Une face blanche en cœur, un dos doré perlé
L’oiseau qui file au ras d’un champ, blanc par-dessous et sans le moindre bruit d’ailes, est très probablement une effraie. Elle mesure 32 à 40 cm de long, à peu près la longueur d’un pigeon, mais elle ne pèse qu’environ 300 g, nettement moins qu’un pigeon ramier. Son envergure, c’est-à-dire la distance d’un bout d’aile à l’autre ailes déployées, est de 80 à 95 cm dans les guides de terrain, et certaines descriptions vont jusqu’à 1,10 m.
Ce que l’œil remarque d’abord, c’est la face. Le masque blanc en forme de cœur est ce que l’on appelle le disque facial, un ensemble de plumes serrées qui entoure les yeux et joue le rôle d’un pavillon d’oreille. Les yeux sont noirs et, vus de face, ressemblent à deux fentes obliques. La crête de plumes au-dessus du bec évoque un petit nez.
Le dessus du corps est gris cendré à brun doré, finement perlé de taches blanchâtres ourlées de noir. Le dessous va du blanc pur au blanc roussâtre, plus ou moins piqueté de brun. Les ailes sont longues et plutôt étroites, la queue courte et carrée, les pattes longues, emplumées de blanc et armées de serres puissantes. En vol, la queue carrée et les pattes qui pendent aident à la distinguer des autres chouettes, et son vol ondulant renforce l’identification. Dans le faisceau d’une lampe ou de phares, elle paraît presque entièrement blanche.
L’effraie appartient aux strigiformes, l’ordre des rapaces nocturnes, qui compte 254 espèces. Les chouettes s’y distinguent des hiboux par l’absence d’aigrettes, ces touffes de plumes dressées sur la tête qui font penser à des oreilles. Son nom vient d’« orfraie », déformé sous l’influence du verbe effrayer, et on l’appelle aussi la dame blanche.
Mâle, femelle et jeune
Le mâle et la femelle se ressemblent beaucoup. La femelle est un peu plus grande (34 à 40 cm, 290 à 360 g en moyenne) que le mâle (32 à 38 cm, 280 à 350 g), et le mâle est un peu plus clair, avec moins de taches sous le ventre. Les poussins sont couverts d’un duvet blanc, et la face en cœur se voit peu après l’éclosion.
À ne pas confondre
De nuit ou de loin, l’effraie peut se confondre avec d’autres rapaces nocturnes de nos campagnes. Le visage est le critère le plus sûr.
| Espèce | Taille | Visage et yeux | Plumage | Voix |
|---|---|---|---|---|
| Chouette effraie | 32 à 40 cm | Face blanche en cœur, yeux noirs | Dessus doré perlé, dessous blanc | Chuintement rauque, ronflement |
| Chouette hulotte | 37 à 43 cm | Face ronde brun-gris, yeux sombres | Brun roux ou gris, rayé, sans blanc franc | Hulule : un « hou » prolongé, puis des notes tremblées |
| Chevêche d’Athéna | 21 à 23 cm | Tête aplatie, sourcils blancs, yeux jaunes | Brun tacheté de blanc | Cri plaintif et sonore |
| Hibou moyen-duc | 31 à 37 cm | Aigrettes dressées, yeux orange | Brun roux strié | Un « hou » grave, répété lentement |
La chevêche est la seule que l’on voit souvent de jour, posée sur un piquet ou un toit. Pour un oiseau croisé en plein jour dont vous doutez, l’outil Quel est cet oiseau ? propose les espèces probables à partir de la taille, de la couleur et de l’endroit.
Un chuintement, jamais un hululement
Un cri rauque qui déchire la nuit au-dessus du village est souvent celui d’une effraie. Elle pousse un « khrûh » ou « khraikh » strident et répétitif, que l’on compare au ronflement d’un dormeur, ponctué de notes aiguës. Le mâle a de plus un chant territorial d’environ deux secondes, un long « chhhhhh ». L’effraie chuinte, c’est-à-dire qu’elle émet ce souffle continu et sifflant, proche du « chut » que l’on adresse à un enfant. En période de parade, le mâle ajoute un gazouillis aigu.
Cri enregistré par auteur anonyme, CC BY 4.0, Wikimedia Commons
Menacée, elle claque très fort du bec. Jeunes comme adultes peuvent aussi siffler comme un serpent pour effrayer un intrus. Elle laisse parfois échapper des sonorités plus discrètes, proches de soupirs humains.
Le hululement que l’on entend la nuit vient d’autres chouettes, surtout de la hulotte, et le « hou » grave et régulier appartient plutôt au hibou moyen-duc. Le cri de l’effraie a longtemps valu à la chouette une réputation de présage de mort, les Romains voyant déjà un mauvais présage dans une chouette aperçue de jour. Rien d’observable ne soutient cette croyance, puisque ce cri sert surtout à appeler un partenaire et à défendre un territoire.
Ce qu’elle mange, et ce que racontent les pelotes
L’effraie se nourrit surtout de petits rongeurs (campagnols, mulots, souris) et de musaraignes, ces petits insectivores au museau pointu que l’on confond avec des souris. Elle capture plus rarement des belettes ou des lapins, des petits oiseaux, des amphibiens, de gros insectes et, à l’occasion, des chauves-souris. Chaque oiseau avale en général trois ou quatre proies par nuit, ce qui peut dépasser 4 000 proies par an pour un couple et sa nichée, avec des écarts selon les régions et les années. Son métabolisme est plus rapide que celui d’autres chouettes de même taille, et elle a donc besoin de proportionnellement plus de nourriture.
Une pelote de réjection est la boule de poils et d’os que l’oiseau régurgite après avoir digéré la chair de ses proies, qu’il avale entières. Celle de l’effraie mesure environ 45 mm sur 26 mm, elle est arrondie aux deux bouts, sombre, lisse et brillante quand elle est fraîche. Il suffit de l’ouvrir pour y retrouver des crânes et des mâchoires minuscules, que l’on peut identifier.
C’est ce qu’a fait l’ornithologue Uttendoerfer, qui a recensé 77 602 vertébrés dans des pelotes. Environ sept proies sur dix étaient de petits rongeurs (54 438) et un peu plus d’une sur quatre des musaraignes (20 466). Les oiseaux ne représentaient que 3 % environ (2 414, dont 1 273 moineaux domestiques) et les batraciens un peu plus de 1 % (936).
Chasser à l’oreille, voler sans bruit
Dans le noir complet, l’effraie localise sa proie au son. Le zoologiste Roger Payne a tranché un vieux débat sur l’odeur, les infrarouges ou le son par une expérience restée célèbre. Dans une grange totalement noire, observée avec des lunettes infrarouges, une souris courait sur un tapis de mousse silencieux avec un morceau de papier bruissant attaché derrière la queue. La chouette descendue de son perchoir a saisi le papier et non la souris.
Son équipement auditif explique ce résultat. Le disque facial renvoie les vibrations sonores vers l’oreille, et les deux oreilles sont placées de façon asymétrique, l’une plus haut que l’autre. Un son parvient un peu plus tôt à l’oreille du côté d’où il vient. L’oiseau tourne alors la tête, qui pivote jusqu’à 270°, jusqu’à ce que le son arrive en même temps aux deux oreilles : il fait alors face à sa proie. Quand on retire les plumes du collier du disque, elle repère encore la direction à l’horizontale mais plus la hauteur du son, ce qui montre que cette face en cœur sert bien à l’écoute.
Pour entendre un campagnol sous l’herbe, il faut que ses propres ailes ne fassent aucun bruit, et son vol est parmi les plus silencieux. Les premières plumes de l’aile portent un « peigne », une série de fines pointes rigides qui brisent le courant d’air, et leur bord arrière est frangé. Le dessus des plumes est duveteux, ce qui absorbe les frottements et réduit les turbulences. Ces formes ont inspiré des modèles d’éoliennes et de ventilateurs d’ordinateur silencieux.
Nid, saison des nids et reproduction
L’effraie niche dans un clocher, une grange, un grenier, un arbre creux ou une fissure de falaise, et ne construit pas de nid proprement dit. Le couple reste souvent uni à vie, sauf si l’un des deux meurt. La période de ponte varie selon les lieux et les années, avec des pontes possibles dès février-mars et parfois une seconde nichée en été. Pendant la saison des nids, la femelle couve environ un mois et les jeunes s’envolent après environ deux mois. Les œufs éclosent l’un après l’autre, si bien que le nid abrite des poussins de tailles différentes.
Une ponte compte en moyenne environ quatre œufs, avec de fortes variations selon les lieux et les années. Des nichoirs équipés de caméras, suivis sur nidoscope.fr, ont enregistré des pontes de six œufs et même une de dix. Là où les petits rongeurs abondent, les populations d’effraies peuvent croître vite.
Une espèce protégée sous pression
L’effraie est protégée en France, comme la plupart des oiseaux sauvages : on ne peut ni la capturer, ni la détenir, ni détruire son nid. Au niveau mondial, c’est l’espèce de strigiformes la plus répandue et elle est classée en préoccupation mineure par l’UICN, mais dans les paysages artificialisés et d’agriculture intensive, les rapaces nocturnes ont disparu d’une grande partie de leur territoire.
Les routes sont une cause majeure de mortalité. Éblouies par les phares alors qu’elles chassent au ras des talus, les chouettes sont très surreprésentées parmi les oiseaux tués par les véhicules. Les raticides, ces poisons destinés aux rats et aux souris, s’accumulent le long de la chaîne alimentaire : un rongeur intoxiqué circule encore, l’effraie le mange, et le poison s’accumule dans son organisme. Certains pesticides peuvent suivre le même chemin.
Sources
Questions fréquentes
Une chouette effraie est-elle dangereuse pour l’humain ou les animaux domestiques ?
Non. Ses proies pèsent quelques dizaines de grammes. Acculée, elle se jette sur le dos et se défend avec ses serres, d’où l’intérêt de ne jamais la saisir à mains nues.
Combien de temps vit une chouette effraie ?
Sa vie dépasse rarement dix ans, avec souvent une moyenne autour de huit ans. Des records de 18 et 21 ans ont été notés.
Peut-on garder une chouette effraie chez soi ?
Non, c’est interdit : l’espèce est protégée en France, et la capturer ou la détenir est une infraction. La meilleure façon de la fréquenter est d’aménager un accès ou un nichoir et de l’observer sans la déranger.
Que faire d’une chouette effraie trouvée blessée ?
Appelez un centre de soins ou la LPO, qui indiqueront la marche à suivre. Ne lui donnez ni nourriture ni eau.
